Une vie consacrée à la science
« Caractère très droit, très honnête, mais original jusqu’à la bizarrerie. Esprit très fin, très délié […]. Très parcimonieux […].
Habitait un rez-de-chaussée où tout se délabrait, trous dans le parquet du salon où le pied se prenait, les lapins se faufilant du reste à l’occasion entre vos jambes […].
C’était un original, mais un excellent et honnête homme, un vrai savant. »
Tels étaient les propos de collaborateurs de Balard au Collège de France qui le décrivaient ainsi, mais ce type de source est relativement rare. Si ses travaux sont amplement documentés, en revanche le temps a estompé les traces mémorielles de ce scientifique majeur du 19ème siècle, découvreur, chimiste industriel, mais aussi passeur de connaissances et incubateur de savants, dont Louis Pasteur et Marcellin Berthelot, tout au long d’une vie marquée par un engagement passionné pour l’aide apportée aux jeunes générations.
Par son mariage avec une Montpelliéraine en 1764, le grand-père de Balard, Antoine, avait étendu géographiquement une lignée de cultivateurs dont la généalogie est documentée dans l’Aveyron depuis le 17ème siècle. Le père de Balard, Jean, était un modeste cultivateur, plus précisément viticulteur ou vigneron, qui possédait une petite maison et des terres à Figuerolles, près de Montpellier. Sa mère, Jeanne Gras, qui épousa Jean le 26 novembre 1801, était elle-même issue d’une famille aveyronnaise. Ils eurent une fille, Hélène, et un fils, Antoine-Jérôme, né le 30 septembre 1802.
Outre les habitudes de vie parcimonieuses héritées de sa condition modeste, ces racines paysannes ont peut-être contribué à forger la personnalité débonnaire et simple d’Antoine-Jérôme Balard, ainsi que le solide bon sens, le goût de l’action concrète et l’esprit d’entreprise qui le conduisirent à joindre à la recherche scientifique pure des développements marquants de la chimie industrielle du 19ème siècle.
Il n’était pas prédestiné par sa naissance à une brillante carrière scientifique, mais eut le bonheur d’être soutenu et guidé dans cette voie par sa marraine, Mme Vincent. Née Catherine de Montredon, fille d’un mousquetaire, elle avait épousé Henri Vincent en 1772, soit trente ans avant la naissance d’Antoine-Jérôme Balard. Bourgeoise veuve et sans enfants, son influence sur le futur savant semble déterminante, au-delà de l’aide pécuniaire.
L’enfant Antoine-Jérôme logeait dans la demeure de Mme Vincent ; sa mère y était employée comme cuisinière, ce qui lui permettait de rester proche de lui. Mme Vincent apparaît sur le contrat de mariage des parents d’Antoine-Jérôme, par lequel elle contribue à la dot de l’épouse et, alors que le garçon n’a que douze ans, elle le fait son héritier par un testament mystique ne devant être ouvert qu’à sa mort, soit en 1837.
Ayant remarqué les dispositions de son protégé, elle le fait entrer au Lycée de Montpellier et finance ses études. Pour des raisons qui restent difficiles à préciser, peut-être tout simplement parce qu’une pharmacie était installée en face de la maison de Mme Vincent, le jeune Antoine-Jérôme entame des études de pharmacie à la sortie du Lycée, en 1819, en commençant, comme c’était l’usage, par un stage dans cette officine comme apprenti. Dix-huit mois plus tard il rejoint une autre officine. Le jeune homme reçoit ainsi pendant environ quatre ans une première formation à la chimie pratique et plus largement aux sciences expérimentales.
Avant même son entrée en 1822 à l’École spéciale de pharmacie de Montpellier, il est identifié dès 1819 comme un étudiant prometteur par le professeur Anglada. S’appuyant sur l’expérience en officine du jeune homme, celui-ci soutient sa candidature au poste laissé vacant par son préparateur à son laboratoire de Recherches Chimiques. Il restera le préparateur d’Anglada pendant ses études de pharmacie, jusqu’à l’obtention du diplôme de pharmacien en 1826 et encore au-delà jusqu’au décès de ce professeur en 1833.
La découverte du brome fin 1825, durant ses études, allait lui ouvrir une brillante carrière. Toutefois, malgré la réception enthousiaste de cette première découverte par le milieu scientifique montpelliérain et parisien, sa carrière montpelliéraine suit pendant environ trois ans la voie habituelle d’un pharmacien étudiant puis diplômé.
Deux ans environ après l’obtention de son diplôme de pharmacien, en 1828, il ouvre une officine (qu’il cédera en 1838) dans un immeuble voisin de celui de sa marraine, chez qui il continue à loger. Les tâches en officine, sous leur aspect expérimental et pratique, ont dû paraître au jeune diplômé un complément nécessaire au travail de préparateur du professeur Anglada. Peut-être aussi cherchait-il à améliorer sa modeste condition et celle de son entourage par les revenus de cette pharmacie. Il ne subsiste pas d’éléments précis sur ses relations d’alors avec ses parents et sa sœur, mais nous pouvons supposer que malgré la dévotion qu’Antoine-Jérôme vouera toute sa vie à sa marraine, il ne délaissait aucunement sa famille.
Par ailleurs, il avait fait la connaissance d’une jeune femme, Sophie Elizabeth Pascal, qui vivait à Montpellier avec deux enfants de père inconnu, un garçon et une fille. Nous ne disposons pas d’éléments permettant de dater le début de cette relation, qui a peut-être commencé dès les années d’études d’Antoine-Jérôme. Leur liaison donna naissance à deux garçons : Prosper Bruno, en 1836, qui fera Polytechnique en 1856 et décède en 1861, et Émile (1838-1840). Le couple se marie le 6 mars 1838, et les deux fils sont reconnus sur l’acte. Une fille naît ensuite en 1840, Jeanne Laure, décédée en 1853.
Après le décès de ces trois enfants, Balard adoptera les deux enfants de sa femme nés avant leur rencontre, dans des conditions juridiques qui ne nous sont pas parvenues.
À partir de 1829, sa carrière universitaire s’accélère. Il est nommé cette année-là professeur adjoint de chimie à l’École spéciale de pharmacie de Montpellier, puis professeur de chimie au collège royal de Montpellier en 1830 et enfin, en 1834, professeur titulaire de la chaire de chimie à la Faculté des Sciences de Montpellier.
Appelé ensuite à Paris par sa renommée internationale, il devient professeur adjoint de chimie à la Faculté des sciences en 1840, membre de l’Académie des sciences en 1844, maître de conférences à l’École normale supérieure en 1846, titulaire de la chaire de chimie au Collège de France en 1851, inspecteur général de l’enseignement supérieur en 1867.
Ces années sont consacrées à l’enseignement et à la direction scientifique de la recherche. Il reste très actif dans son domaine jusqu’à son décès en 1876.
Antoine-Jérôme Balard a développé une expérience polyvalente, mêlant pharmacie d’officine, recherches personnelles et applications pratiques, qui lui permettra de fonder une approche novatrice de la chimie pharmaceutique théorique et industrielle.
Comme Pasteur, également issu d’un milieu modeste, et même s’il reçut le soutien financier de Mme Vincent, il est le produit d’une méritocratie qui se développa à partir du 19ème siècle, permettant à des jeunes gens d’accéder aux fonctions prestigieuses qui étaient auparavant réservées à l’aristocratie ou à la bourgeoisie fortunée.
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