L’incubateur de grands savants

Antoine-Jérôme Balard sait repérer les jeunes talents. Son laboratoire et son enseignement deviennent des lieux de passage pour des chercheurs appelés à jouer un rôle majeur.

Parmi eux figurent principalement ses deux élèves, Louis Pasteur et Marcellin Berthelot, deux noms essentiels de la science française du 19ème siècle.

Mais il aidera beaucoup d’autres de ses pairs, comme Henri Sainte-Claire Deville, Wurtz, Schutzenberger.

Au lendemain de sa mort, Marcellin Berthelot le décrit ainsi dans Le Temps (daté du 1er avril 1876) : « [Il était] empressé à encourager toutes les vocations naissantes, et non moins sympathique aux réputations déjà faites. Tous ceux qui l’ont connu n’oublieront jamais combien il était bon, serviable, dévoué à la science, toujours prêt à aider ceux qui la cultivaient, sans être jamais effleuré par le moindre soupçon d’envie ou de jalousie. C’était là, on peut le dire son principal souci, et ce qui grave son souvenir en traits ineffaçables dans le cœur de ses amis et de ses élèves. »

Le cas de Pasteur est particulièrement significatif. Jeune normalien, reçu à l’agrégation des sciences physiques en 1846, il est d’abord destiné, selon la logique administrative ordinaire, à l’enseignement secondaire : le ministre de l’Instruction publique le destine à l’enseignement de la physique au lycée de Tournon. Une telle nomination aurait été conforme à son statut, mais risquait de l’éloigner des laboratoires parisiens au moment même où s’affirmait sa vocation de chercheur.

Conscient de la qualité exceptionnelle du jeune agrégé, Antoine-Jérôme Balard l’avait attaché à son laboratoire. La manière dont il intervient en sa faveur est révélatrice d’une autorité fondée sur son prestige de professeur et de membre du monde savant. Il fait valoir que tous les bons élèves de l’École normale peuvent devenir de bons professeurs, mais que certains possèdent en plus une aptitude rare à produire des découvertes. Pasteur appartient, selon lui, à cette seconde catégorie. L’envoyer immédiatement enseigner dans un lycée, c’était risquer de disperser son énergie dans des tâches pédagogiques lourdes, alors que ses recherches naissantes sur la cristallographie exigeaient du temps, des instruments, un laboratoire et la proximité de maîtres capables de guider ses premiers travaux. Antoine-Jérôme Balard plaide donc pour que Pasteur demeure à l’École normale comme agrégé-préparateur, fonction plus favorable à l’éclosion d’un chercheur, et il parvient à convaincre l’administration académique qu’un tel talent ne doit pas être absorbé trop tôt par les obligations d’un service de lycée. Il ne s’agit pas pour lui de déprécier l’enseignement secondaire, mais d’affirmer que Pasteur a besoin de rester dans un milieu de recherche où ses dispositions expérimentales pourront se développer et où il pourra préparer une thèse de doctorat.

Dans le laboratoire de l’École normale supérieure, Pasteur poursuit progressivement ses recherches avec une autonomie croissante. Il publie ses deux thèses de doctorat en 1847 tout en travaillant dans ce laboratoire. L’intervention de Balard a donc une portée considérable. En restant dans l’environnement de l’École normale et des laboratoires de chimie, Pasteur peut poursuivre ses observations sur les cristaux et approfondir les questions de dissymétrie moléculaire qui feront sa première renommée. Pasteur est nommé professeur à Dijon puis Strasbourg à partir de 1848 mais revient à l’École normale supérieure en 1857 comme chargé des études scientifiques ; il y fait installer à ses frais un laboratoire dans les combles et dispose alors d’une autonomie institutionnelle et scientifique propre, mais reste en contact avec son maître Balard.

Marcellin Berthelot illustre également ce rôle d’incubateur. D’abord élève, puis assistant et enfin choisi comme préparateur de chimie de Balard au Collège de France, il bénéficie d’une confiance intellectuelle qui contribue à faire de lu l’un des grands chimistes de son temps.

Professeur, Antoine-Jérôme Balard ne se contente pas d’occuper une chaire prestigieuse ou de transmettre un savoir constitué. Il met son expérience au service des jeunes générations et il peut être vu comme un incubateur de vocations autant que comme un professeur au sens classique. Au-delà de la découverte du brome, son importance se mesure donc à la fécondité humaine et scientifique de son entourage. En identifiant, en encourageant et en protégeant de futurs grands savants, il joue un rôle décisif dans l’essor de la chimie française de la seconde moitié du 19ème siècle.

À travers Louis Pasteur, Marcellin Berthelot et les jeunes savants qu’il a su accueillir ou soutenir, il prolonge son œuvre au-delà de ses propres publications. Au-delà de la découverte d’un nouvel élément, son influence se mesure à la fécondité des esprits qu’il a aidés à grandir. En repérant tôt les talents, il a joué un rôle décisif dans la constitution d’une génération scientifique exceptionnelle.

Antoine-Jérôme Balard apparaît ainsi comme une figure de passeur de méthodes et de savoirs, permettant à d’autres de dépasser ce qu’il avait lui-même accompli.